La forme contre le fond : l’histoire de l’ours et de la perceuse

L’année dernière, mon oncle, un homme que j’estime beaucoup pour sa culture et sa vaste curiosité intellectuelle, m’a offert un roman. Il s’agissait de Kafka sur le rivage de Haruki Murakami, un écrivain japonais dont les œuvres fantastiques semblent gagner beaucoup de succès ces dernières années.

Je dis « semblent » car je ne le connaissais à l’époque ni d’Eve ni d’Adam, et je ne me suis depuis guère plus intéressée à lui. En règle générale, je me tiens éloignée des best-sellers et autres modes du monde littéraire. Je suis sûre que certains d’entre vous le savent : le péril quand on n’a de goût que pour les littératures de l’imaginaire (fantasy, SF et fantastique), c’est de s’entendre bassiner avec l’un des trois poids lourds qui ont donné à ce secteur, par ailleurs assez méprisé, le peu de célébrité qu’il a acquis ces vingt dernières années. « Tiens, c’est presque comme du Harry Potter. » « Ça m’a fait penser au Seigneur des Anneaux, mais en mieux. » « Tu aimeras forcément si tu as lu Twilight ! »

Et puis à l’opposé de ce matraquage de comparaisons, il y a les livres comme Kafka sur le rivage. Je n’aurai pas la prétention d’en faire une critique. Il y a sans doute beaucoup de gens bien plus intelligents et cultivés que moi qui s’en sont chargés ! Si je parle de ce roman, c’est qu’il m’a permis de réaliser une chose importante sur moi-même, sur ce que je lis et ce que j’écris.

De Murakami, j’ai le souvenir d’une plume fort belle, de longues descriptions chargées d’une atmosphère unique. Et de rien d’autre.

L’histoire avançait lentement, à son rythme, sans qu’on ait la plus petite idée d’où elle cherchait à aller. Souvent elle stagnait de longues pages durant pour mieux imprégner le lecteur de l’ambiance d’une scène ou d’une autre. C’était un beau livre.

Je m’y suis ennuyée de bout en bout. Même la fin n’a présenté pour moi aucune apogée, aucune montée de tension, aucune soudaine réalisation sur l’intrigue ou les personnages. Elle m’a laissé aussi perplexe et indifférente que tout le reste.

C’est en essayant de définir exactement ce qui ne me plaisait pas dans ce livre que j’ai mis le doigt sur une vérité importante à mon sujet : en réalité, ce n’est pas tant lire que j’aime ; c’est qu’on me raconte une histoire.

Dans Kafka sur le rivage, le style de Murakami est si dense qu’il prend le pas sur l’intrigue et lui laisse bien peu de place pour se développer. Elle se dessine alors comme un embryon abstrait, une accumulation de grandes idées que le lecteur peut choisir d’interpréter à sa guise.

Et tous ces gens qui confèrent sa célébrité montante à M. Murakami doivent de toute évidence y trouver leur compte. Ce n’est donc pas un mauvais roman. Mais ce n’est pas un roman que je peux aimer.

Moi, j’aime les retournements de situation, les personnages surprenants, les trames qui se nouent et se dénouent, les finals haletants. Je vois de la beauté dans la construction d’une intrigue, que ce soit celle d’un livre, d’un film, d’une série télé ou d’un jeu vidéo… J’y vois bien plus de beauté que dans un poème de Baudelaire ou dans l’une des descriptions sans fin de Zola.

De la même façon, lorsque j’écris, les mots ne sont pour moi que des outils.

Je compare souvent, à bien des titres, l’écriture à la sculpture. Dans un cas comme dans l’autre, bien sûr, mieux l’artiste manie ses outils et plus beau sera le résultat final. Mais qu’un sculpteur doué décide de travailler au marteau et au burin ou bien à la perceuse, cela changera-t-il le fait qu’il sculpte un ours ? Les critiques d’art diront que le choix de l’outil, de la méthode et du matériau font toute la différence. Pour moi, un ours reste un ours. Si on me présente une œuvre, ce que mes yeux remarqueront avant tout, c’est sa forme générale. Ensuite, peut-être, me dirais-je que l’ours est particulièrement ressemblant, ou très joli, ou effrayant.

Ce que je veux dire par là, c’est que je vois mal l’intérêt de devenir un génie du ponçage si l’on ignore qu’un ours a quatre pattes. Et je vois mal l’intérêt de consacrer trois pages à une description de lieu, de sentiments ou d’atmosphère quand ces trois pages pourraient être utilisées pour l’avancée de l’intrigue.

Lorsque j’écris, je fais tout mon possible pour que mes textes évoquent lumière, sons, émotions, odeurs, couleurs, pour qu’ils soient agréables à lire et dessinent tout un univers à portée de main du lecteur. Je connais mes outils, je sais comment les manier et je le fais avec soin. Mais seulement dans les limites du raisonnable. Si je dois sacrifier une description pour mieux faire passer le rythme du récit, je le fais sans hésiter. Dans mes romans, l’histoire prime avant tout. Les mots ne sont là que pour la servir et l’embellir.

Dans le même ordre d’idées, je ne m’intéresse pas du tout à la poésie, que je considère comme un format de récit trop alambiqué à mon goût. J’ignore si j’ai tort… Qu’en pensez-vous ? Vous arrive-t-il d’en lire ? Pourquoi ?

De manière générale, quelle place donnez-vous à la beauté des mots quand vous lisez ou écrivez ?

8 réflexions sur “ La forme contre le fond : l’histoire de l’ours et de la perceuse ”

  1. Salut Dragonwing ! je découvre ton blog et les quelques articles que tu as déjà mis. Bonne chance en tout cas pour tes objectifs, je te souhaite de réussir =)
    Cet article m’a particulièrement intéressée, donc je me permets de laisser un avis. ^^’
    Baudelaire par exemple est un auteur que j’admire. Les mots ont le pouvoir de créer des sensations, des ambiances très fortes et évocatrices quand ils sont bien employés. Pour moi les deux se valent, les deux peuvent être très bien faits mais c’est carrément pas le même terrain de travail. Bon je me doute que tu serais capable d’écrire quelque-chose qui ne te plairait pas à toi et que tu ne jugerais pas pertinent, mais logique on privilégie ce qu’on aime. J’ai eu une préférence pour la beauté, l’ampleur, la richesse du style et l’accent mis sur les mots pendant quelques temps, et j’aime toujours ça parce que c’est une porte ouverte sur des sensations « inhabituelles » (Baudelaire ou dans le cas de la prose Joyce par exemple). Mais en relisant les Harry Potter dernièrement (ah, on y revient…), l’auteur y privilégie complètement le rythme du récit et l’histoire elle-même. Et je me suis souvenu pourquoi j’aimais beaucoup ce style aussi, quand il est bien fait et maîtrisé. L’histoire peut être passionnante, complexe, truffée de retournements de situation, et la forme se fait souvent oublier.
    Les deux visions ont peut-être chacune leur utilité ? Pourquoi ne pas donner beaucoup de place à ses outils – quand on sait ce qu’on fait du moins – et pourquoi ne pas se retrouver avec un ours qui ne ressemble carrément pas à un ours, après tout il peut être beau et harmonieux à sa façon :p
    Voilà, ouch commentaire fleuve (pardon !)

    Passe une bonne journée !
    Jam

    1. C’est sûr, les deux points de vue se valent, mais pas nécessairement pour les mêmes personnes… En tout cas, c’est l’impression que j’ai : chacun aura tendance à privilégier l’un de ces deux objectifs selon ses goûts. Pour toi, ça a plutôt l’air d’être la maîtrise des mots, bien que l’histoire te soit quand même importante. Pour moi c’est l’inverse : du moment que l’intrigue est bien structurée, je prendrai plaisir à lire un beau texte (exemple : la Passe-Miroir ; si ça ce n’est pas un mariage exquis des deux mondes… :D). Mais appeler « ours » quelque chose qui ne ressemble plus du tout à un ours… non, ça dépasse mon entendement ! ^^

      En tout cas bienvenue, je suis heureuse de te retrouver dans le coin. Et ne t’excuse pas d’avoir beaucoup de choses à dire, cet article est là pour ouvrir le débat !

  2. Encore moi!

    Hmm… En ce qui me concerne, j’ai de longues études littéraires derrière moi, donc ce sujet a été abordé et creusé de fonds en comble à de très nombreuses reprises par professeurs, auteurs, étudiants et autres. La conclusion que j’ai pu en tirer, c’est que fond et forme sont indissociables.

    Un récit haletant sera court, avec un style tranchant, des dialogues qui vont droit au but, des personnages facilement identifiables et peu de descriptions pour ne pas distraire le lecteur de l’action. Les romans de gare sont écrits de cette manière: ils se lisent facilement, cherchent à happer le lecteur dans une intrigue et à faire vivre des personnages.

    La poésie aspire à une recherche de beauté dans le style, quelque chose qui évoque plutôt qu’elle ne raconte. Elle enchante par son rythme et suscite des images par des liaisons de mots qui dépassent la logique au premier abord, mais communiquent tout de même un message dans leurs paradoxes mêmes. Pour prendre un exemple connu, la phrase de Paul Eluard, « La Terre est bleue comme une orange, » n’a littéralement aucun sens. Mais elle pousse le lecteur à comparer la planète au fruit, et c’est là que la magie s’opère: le lecteur s’interroge sur leurs points communs, leurs différences, et soudain il peut goûter la Terre et la sentir entre ses doigts.

    Certains auteurs privilégient le style, d’autres le récit. Si l’on néglige trop le premier, la lecture s’affadie. Si l’on néglige trop le second, l’auteur risque de perdre le lecteur en route. Tout est une question d’équilibre, mais surtout, il appartient à l’auteur de savoir quel style conviendra le mieux à l’histoire qu’il veut raconter, ou réciproquement.

    Le style n’est pas plus l’outil du récit que le récit n’est l’outil du style. L’un reflète l’autre. Dans les nouveaux romans (comme « Enfance » de Nathalie Sarraute), les personnages et descriptions sont absents, et seuls les dialogues subsistent pour raconter des souvenirs épars et s’interroger sur leur véracité. Dans ses romans naturalistes, Zola décrit l’humanité comme conditionnée par son environnement: les personnages sont donc aussi importants que les lieux, la culture et la politique, et chacun d’eux doit être longuement et précisément décrit.

    L’une des choses qui a particulièrement marqué les esprits dans la poésie de Baudelaire, c’est le contraste saisissant entre la beauté du style et l’horreur du propos. L’exemple le plus connu est le poème « Une Charogne, » inspiré de celui de Ronsard: « Mignonne, allons voir si la rose… » Les deux poèmes parlent de la beauté éphémère et du passage inéluctable du temps, mais le second compare le destin de la femme aimée à une rose fanée, et le premier à un cadavre en pleine décomposition.

    Tu obtiendras autant d’ours différents qu’il existe de perceuses. Tu l’as dit toi-même: ils seront beaux ou laids, petits ou grands, effrayants ou touchants; c’est ce qui les caractérise et les distingue les uns des autres. S’ils étaient tous identiques, l’art serait d’une monotonie et d’un ennui insupportables.

    Conclusion: il est nécessaire de prendre en compte fond et forme en écrivant, l’un étant le reflet de l’autre.

    Et si d’aventure tu croises un ours à six pattes, il te fera certainement une plus grande impression qu’un banal ours à quatre pattes. Tu le trouveras absurde sur le coup, mais tu t’en souviendras. :3

    1. Ah, un commentaire de littéraire ! 😀 Certes, tu as raison, un ours à six pattes sera plus marquant qu’un ours à quatre pattes. Mais je crois que je me poserais la question de savoir s’il peut encore s’appeler « ours » !

      Bien que je sois d’accord pour dire que ni forme, ni fond ne doivent être négligés, l’un me semblera toujours plus important que l’autre. C’est une préférence personnelle – et sans doute l’une des raisons pour lesquelles je n’ai pas fait les mêmes études que toi, d’ailleurs. Le style peut faire passer des messages importants de la manière la plus subtile qui soit, et je n’hésite pas à l’utiliser quand j’en ai l’occasion. Mais mon premier réflexe sera toujours d’énoncer le message en toutes lettres, « cash ». C’est sans doute une question de personnalité.

      Cette citation d’Eluard, « La Terre est bleue comme une orange », me touche en effet, c’est une poésie que j’accepte et dont je vois la beauté. Mais un poème de Baudelaire, plus long, ne fera que m’ennuyer. Au bout du compte, je me lasse très vite des subtilités de la forme. J’ai beaucoup plus de patience pour l’alchimie d’une bonne intrigue.

      L’idéal restant, bien sûr, de fondre les deux l’un dans l’autre !

  3. Bonjour Dragon!

    Je pense que les deux visions de l’écriture se valent. Personnellement dans mes lectures, je me laisse tenter par les deux. En tant que bibliothécaire, je dois m’ouvrir à tout.

    Personnellement, j’affectionne beaucoup l’écriture de Luis Sepúlveda, un écrivain chilien. Il est l’auteur de petites merveilles à mes yeux qui m’ont beaucoup émue. Son style est pourtant contemplatif mais ses descriptions servent à dénoncer la bêtise humaine et à défendre des valeurs que je partage. Je te recommande la lecture de ses livres même s’ils sont un peu anciens.

    J’aime de manière générale les livres qui font réfléchir et qui prennent le temps de poser un cadre.

    Pour moi, le meilleur auteur de littérature de l’imaginaire reste Philip Pullman avec sa trilogie « A la croisée des Mondes ». A mon avis, il a su mêler les deux styles d’écriture parfaitement. Il a su créer un équilibre entre les deux. C’est peut-être ça le secret!

    Tu sais que j’affectionne beaucoup ton style d’écriture. Tu as le potentiel pour faire de grands livres.

    Bon courage!

    Meiko

    1. C’est vrai que Pullman a une très belle plume, très équilibrée. Il est sans aucun doute l’un des auteurs de l’imaginaire qui sait le mieux manier cette subtile alchimie. Quant à Sepúlveda, tu t’en doutes, je ne le connais pas. J’ignore si ses textes me plairaient, mais je ne manquerai pas de me pencher dessus si j’en ai l’occasion.

      En tout cas je suis heureuse de te voir dans les parages. Merci de m’avoir donné ton point de vue sur la question, et merci aussi pour tes encouragements, ça me touche !

  4. Je remonte un peu dans tes post et celui me fait rudement plaisir!! Quand je réfléchis à ce que j’écris et à ce que j’aime écrire, je le résume de la façon suivante: je n’écris pas de la littérature mais du « roman ».
    Pour moi donc, les mots doivent filer, s’effacer au profit de l’histoire. J’aime lire de belles phrases, j’aime m’arrêter et me dire  » whaou c’est super bien écrit, tourné etc… « mais ce n’est pas ce que je recherche en tant qu’auteur. Bien sûr que j’essaye de faire de jolies phrases, mais au final, je préfère abandonner une tournure si elle coupe le flot de l’histoire et qu’elle empêche que ça coule. Comme tu préfères couper une description si elle ralentit le rythme.

    1. Décidément, on a des méthodes étonnamment proches ! On s’est pourtant côtoyés un bon moment sur le fandom Naruto, mais comme tes thèmes ne correspondent pas forcément à ce que je lis, je ne m’étais jamais rendue compte qu’on marchait à ce point sur le même modèle. Je crois que tu comprends parfaitement ce que je voulais dire dans cet article. A moi aussi ça me fait plaisir. 😉

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