« RÉEL » – Chapitre 3

J – 3 avant la publication de RÉEL ! Voici le chapitre du jour, dans lequel on fait enfin connaissance avec Likaï. À demain pour la suite !

Chapitre précédentChapitre suivant

Chapitre 3

Dans les jours qui suivirent, Neru refusa obstinément d’appeler Adélaïde. Il savait qu’il finirait par céder — il lui restait si peu de temps avant son anniversaire, avant que, selon toute vraisemblance, elle choisisse de quitter sa vie pour toujours… Mais il avait trop de fierté pour aller supplier son pardon sans amertume.

Il s’absorba plutôt dans la découverte du Salon des Joueurs, une zone de RÉEL entièrement dédiée aux panthéoniens comme lui. On y trouvait des boutiques, des forums de discussion, et surtout une myriade de jeux inédits dans lesquels il plongea avec allégresse. Le temps s’écoula presque sans qu’il s’en rende compte, et ce fut un e-mail quelque peu vexé de Seth qui lui rappela l’existence de ses amis. Il réalisa aussi qu’il n’avait pas suivi de cours à l’Université depuis un moment, ce qui risquait de mettre Adélaïde de très méchante humeur lorsqu’il se déciderait enfin à la contacter. À contrecœur, il quitta le Salon.

Un immense dôme apparut autour de lui. Le toit constitué de délicats triangles de verre donnait sur une vision fantasmagorique d’un espace intersidéral constellé d’étoiles et de nébuleuses colorées. D’innombrables arches s’ouvraient à la base des murs d’acier, encadrées de chiffres et de signes au néon qui identifiaient les jeux auxquels elles donnaient accès. Le centre de la pièce s’élevait en larges plateformes concentriques jusqu’à la marche supérieure où reposait le portail dont Neru venait d’émerger. À chaque étage, des joueurs se rencontraient, discutaient ou convenaient de leurs stratégies parmi un enchevêtrement de fauteuils et de canapés blanc et vert pâle.

Le Dôme Stellaire était l’une des plus grosses plates-formes de jeux publics de RÉEL. Neru et ses amis se donnaient souvent rendez-vous là pour leurs parties collectives. Il ouvrit son interface et consulta le registre de présence de la zone, mais ne vit pas leurs noms. Il hésitait entre les chercher ailleurs et filer à l’Université pour rattraper un peu de son retard lorsqu’il remarqua un avatar familier planté non loin du portail.

— Likaï ! s’exclama-t-il, stupéfait.

Ladite jeune fille se retourna. Elle braqua sur lui des yeux du même bleu que sa peau.

— Oui ? dit-elle lentement. On se connaît ?

Neru aurait voulu que le sol s’ouvre et l’avale tout entier. Il avait toujours admiré Likaï de loin, bien trop intimidé pour lui adresser la parole. Sans son éclat de voix, elle ne l’aurait même pas remarqué.

— Non, balbutia-t-il, mortifié. Je suis juste… Je t’ai déjà vue… à l’Université.

Elle s’approcha. Le cœur de Neru bondit dans sa poitrine, puis fit un salto arrière et plongea dans son estomac. Il ne savait pas s’il était aux anges ou terrifié.

— Oh ? fit-elle avec un sourire poli. On s’est croisés en cours ?

— Non, ah, pas du tout. J’ai juste… vu… ton examen, il y a quelques jours. Hum. C’était vraiment super, parvint-il à articuler dans un éclat de bravoure.

Il se trouva aussitôt banal à en pleurer. « Super » ? Vraiment ? Mais Likaï sembla apprécier le compliment. Son sourire devint plus sincère.

— Merci ! Tu aurais dû me rejoindre, si ça te tentait. C’était encore mieux de l’intérieur !

Dans le monde physique, Neru devait être rouge pivoine. Il bredouilla quelques mots incompréhensibles, puis changea désespérément de sujet :

— Tu joues ? Enfin, je veux dire… Tu viens ici souvent ?

Il savait parfaitement que non. C’était bien pour cela qu’il avait été si surpris de la trouver là. À sa connaissance, Likaï passait le plus clair de son temps à suivre des cours à l’Université sur tous les thèmes possibles et imaginables, à explorer les recoins les plus obscurs de RÉEL et à participer à des simulations diverses et variées. Il ne l’avait jamais vue se rendre sur une seule plate-forme de jeux.

— Oh, d’habitude, non. Mais je me suis dit que j’allais peut-être essayer. Après tout, tout ce tapage de Prodig sur leur fameux tournoi finit par titiller la curiosité, tu ne trouves pas ?

Elle indiqua les quelques panneaux d’annonce géants qui flottaient autour du dôme. Ils promouvaient tous le « Tournoi du Futur » avec force effets spéciaux et lettres majuscules. L’évènement faisait un tabac sur la toile. Les forums du Salon des Joueurs ne résonnaient que de spéculations sur le déroulement du jeu et le grand prix, cette mystérieuse IA dernière génération.

Les IA étaient monnaie courante sur RÉEL. Elles géraient tout ce qui pouvait être automatisé, comme les ventes d’accessoires. Mais leur comportement se limitait généralement à un regard vide, un sourire affable et une réponse préprogrammée à une poignée des questions les plus fréquentes. Ce que Prodig annonçait cette fois, c’était la création d’une entité virtuelle si perfectionnée qu’on ne pourrait même pas la distinguer d’une véritable personne.

Une IA qui pourrait discuter avec vous de la pluie et du beau temps tout en paraissant parfaitement authentique : l’idée avait de quoi intriguer. La frénésie générale avait finalement poussé Neru à ajouter son nom à la liste sans cesse grandissante des participants.

— J’y suis inscrit, tu sais.

Les mots lui échappèrent avant qu’il n’ait le temps d’y réfléchir. Il se traita en son for intérieur de parfait imbécile. Il ne voulait pas passer pour un vantard devant elle !

— Ah oui ? s’exclama-t-elle en écarquillant les yeux. Je croyais qu’il fallait être dans le panthéon pour ç… Oh !

Elle s’interrompit, et il sut qu’elle venait d’ouvrir son profil pour se renseigner sur lui. Il baissa la tête, embarrassé.

— C’est tout récent, marmonna-t-il.

— Félicitations ! Tu dois être un vrai spécialiste, dis-moi. Mais du coup, qu’est-ce que tu fais dans les jeux publics ?

— Je cherchais… des amis. Mais ils ne sont pas là.

Il s’éclaircit la gorge. Frappé par un nouvel élan de courage, il dit soudain :

— Je peux t’aider, si tu veux. À démarrer. On doit être un peu perdu, au début…

Il eut peur qu’elle se vexe, mais elle sembla au contraire enchantée de sa proposition.

— Tu ferais ça ? Ce serait très sympa de ta part. Je ne sais vraiment pas par où commencer. Neru, c’est ça ? Je m’en remets à ton jugement éclairé !

Une bouffée de ravissement le parcourut de la tête aux pieds lorsqu’elle prononça son nom. Il hocha la tête avec enthousiasme et l’entraîna vers le bas des gradins, monologuant sur les différents types de jeux, et préférait-elle commencer par ceux de vitesse ou de réflexion ?

Il l’accompagna dans toutes les parties qu’il lui conseilla, prodiguant avec libéralité trucs et astuces. Neru pouvait obtenir de hauts scores sur ces petits jeux presque dans son sommeil. Mais à présent qu’il était panthéonien, ils ne lui rapportaient plus rien, même pas un ou deux malheureux points RÉEL. Il s’était attendu à s’ennuyer mortellement lorsqu’il y retournerait avec ses amis, mais cette corvée devenait un vrai plaisir en compagnie de Likaï. Elle plaisantait, riait, s’étonnait du moindre détail farfelu.

— Pourquoi des kangourous ? demanda-t-elle alors que, un marteau à la main, elle cherchait à frapper lesdits animaux lorsqu’ils sautaient de trous dans le sol. Depuis quand ça vit dans des trous, les kangourous ? Et d’ailleurs qu’est-ce qu’elles nous ont fait, ces pauvres bêtes ? Tu t’imagines, si un psychopathe planté devant ta porte te donnait un coup de marteau à chaque fois que tu sortais de chez toi ?

Ses protestations ne l’empêchèrent pas de balancer vigoureusement son arme sur la tête d’un infortuné marsupial dont le vol plané lui valut un joli score.

— Je crois que le jeu de départ utilisait des taupes, parvint-il à dire entre deux éclats de rire.

— Oh, donc ça justifie tout. Waouh, Neru !

Cette exclamation lui fut arrachée par un coup particulièrement réussi de Neru et le score parfait qui s’ensuivit. Il sentit ses joues chauffer. Likaï ne cessait de s’extasier sur sa vitesse et la sûreté de ses gestes. Ses compliments le flattaient beaucoup. Ses amis étaient si habitués à son talent qu’il leur semblait généralement évident qu’il gagne. Il était rafraîchissant d’avoir l’opinion honnête de quelqu’un qui ne savait pas à quoi s’attendre de sa part. Il se prit au jeu et se lança dans des manœuvres plus risquées, un rien fanfaronnes, juste pour le plaisir de l’entendre rire ou pousser des cris d’admiration.

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin, et Likaï annonça qu’elle allait devoir se déconnecter. Neru s’efforça de ne pas laisser percer sa déception. Il échoua sans doute lamentablement. Il y avait des années qu’il ne s’était pas autant amusé. Il aurait voulu ne jamais s’arrêter.

— Merci pour ton aide, dit Likaï alors qu’ils regagnaient le Dôme. J’ai vraiment passé un bon moment.

Elle hésita.

— Si ce n’est pas trop te demander… on pourrait recommencer un de ces jours ?

Le visage de Neru s’éclaira. Il se serait trouvé pathétique si son bonheur avait laissé la moindre place à l’embarras.

— Oui… Bien sûr… bredouilla-t-il, le souffle court. Demain, si tu veux.

Elle le gratifia d’un sourire éclatant et disparut avec un « à demain ! » joyeux.

***

Jouer avec Likaï devint très vite le moment favori de chaque journée de Neru. Elle était toujours de bonne humeur, toujours ravie de découvrir quelque chose de nouveau. Son enthousiasme l’entraînait dans son sillage sans qu’il songe le moins du monde à résister. Il s’attendait à tout instant à ce qu’elle se lasse de ce garçon laconique et maladroit qui ne savait parler que de jeux. Au lieu de quoi, elle le stupéfia en semblant sincèrement s’intéresser à lui. Il lui décrivit timidement ses études, ses amis, Adélaïde.

Avant qu’il ne le réalise, il s’entendit même lui avouer sa brouille avec sa mère, lui dire à quel point il était en colère contre elle. Il s’arrêta là, embarrassé d’avoir étalé ses petits soucis mesquins devant elle. Même Seth, Betti et Banon ignoraient tout de son histoire de famille. Ils ne parlaient généralement pas de leurs vies personnelles ensemble, et Neru ne voulait surtout pas qu’ils sachent que sa mère était une travailleuse, et une acharnée en plus. Il imaginait déjà leurs mines dégoûtées. Cependant, Likaï parut désolée pour lui et s’empressa de suggérer un jeu de combat pour « réguler toute cette agressivité rentrée, ce n’est pas bon pour tes chakras, Neru ! » Étrangement, il se sentit le cœur plus léger.

Mais il fallait tout de même qu’il se soucie un peu de sa spécialisation, s’il ne voulait pas finir par oublier tout ce qu’il avait été en train d’étudier jusque-là. Il se décida donc à retourner à l’Université lorsque Likaï était occupée ailleurs.

Il venait de passer quelques heures plongé dans un module de biochimie — qu’il avait terminé à 75 pour cent, d’après le système — quand il sentit une tape sur son épaule. Il quitta l’instance d’apprentissage pour trouver Seth debout près de sa station.

— Salut, fit-il, agréablement surpris.

— Salut, ô, être fantomatique, rétorqua son ami en dressant un sourcil sardonique.

Neru indiqua la sortie d’un mouvement de tête. Seth haussa les épaules, mais lui emboîta le pas.

La salle principale de la faculté de biologie avait été créée pour évoquer les entrailles d’un immense arbre. Un tapis de feuilles mortes bruissait sous les pieds des étudiants. Les murs avaient la texture de l’écorce et disparaissaient dans les hauteurs d’où la lumière du jour, teintée de vert, filtrait d’une source invisible. Chaque station avait ici l’apparence d’une racine s’élevant du sol pour s’enrouler autour d’un globe lumineux. Des centaines d’entre elles parsemaient l’espace caverneux. Neru préférait le manque d’imagination de la faculté de mathématiques et ses pupitres à écran tactile. Les stations n’étaient de toute façon que des interfaces vers le système d’apprentissage individuel. Ils passèrent devant le siège central, un trône de bois où le professeur d’astreinte paressait en attendant d’hypothétiques questions ou des exercices à corriger.

— Hé, Neru ! Félicitations pour ton entrée au panthéon.

Neru adressa un sourire crispé à un parfait inconnu.

— Dis, tu voudrais bien me donner quelques trucs pour les tournois ? lui lança un garçon aux yeux jaunes.

— Désolé, je n’ai pas le temps aujourd’hui ! clama-t-il. Une autre fois, d’accord ?

Il prit Seth par la manche et accéléra.

— Pourquoi tu te presses comme ça ? protesta son ami. Ralentis ! Tu ne vois pas que la moitié de la salle veut te parler ?

Il exagérait légèrement, mais pas autant que Neru l’aurait souhaité. Dès qu’il mettait les pieds hors du Salon des Joueurs, il ne cessait d’être interpellé par des étrangers. Son entrée au panthéon au beau milieu de l’annonce la plus médiatisée de l’année lui avait valu une attention dont il se serait bien passé. Au fur et à mesure des jours, il se sentait devenir agoraphobe.

— Pourquoi tu fuis tout le monde ? maugréa Seth. Ce n’est pas la bonne manière de faire augmenter tes points de réputation.

— Tu rigoles ? Il y a une semaine, tu étais la seule personne de l’Université qui me connaissait. Maintenant, ils sont des dizaines à vouloir me parler. Je crois que j’ai le droit d’avoir un peu la frousse !

Seth lui coula un regard peu impressionné.

— Tu es bizarre. Ce n’est pas toi qui voulais entrer au panthéon à tout prix ?

Il marmonna une réponse inaudible. Seth roula des yeux.

— Il va bien falloir que tu t’y fasses, fit-il sèchement remarquer.

Ils émergèrent sous le ciel bleu de l’Université et Seth dégagea son bras. Neru se tourna vers lui, étonné.

— Quelque chose ne va pas ?

— À toi de me le dire. Pourquoi est-ce que tu nous ignores comme des malpropres, dernièrement ? On n’est plus assez bien pour toi, c’est ça ?

Neru trouva sa réaction disproportionnée.

— Mais non ! s’excusa-t-il tièdement. Je sais que je n’ai pas été très disponible, mais tu sais ce que c’est… J’étais occupé… D’ailleurs, tu ne devineras jamais ce qui m’est arrivé !

Ses yeux se mirent à briller lorsqu’il changea de sujet. Il n’en fallut pas plus à son ami pour soupçonner ce qui lui passait par la tête.

— C’est encore à propos de ce Likaï ?

Il se sentit piquer un fard, embarrassé d’être aussi transparent.

— « Cette », corrigea-t-il dans un murmure.

— Qu’est-ce que tu en sais ? Tu lui as demandé ? rétorqua Seth, soudain franchement agacé.

Il ne lui laissa pas le temps d’expliquer que Likaï n’avait pas encore changé d’avatar.

— C’est pour ce type que tu nous as laissés tomber ? Et pour quoi ? Tu lui as adressé la parole, au moins ? Écoute, Neru, cette histoire, ça devient ridicule. S’il t’intéresse tant que ça, demande-lui franco si c’est une fille et si elle veut sortir avec toi.

Neru le fixa comme s’il avait perdu la raison.

— Je ne vais pas lui demander son sexe ! s’écria-t-il, indigné.

— Pourquoi pas ?

— Ça ne se fait pas !

Seth haussa les épaules.

— Il y a des tas de gens qui le font quand quelqu’un leur tape dans l’œil. Il n’a pas à te répondre s’il ne veut pas, mais comme ça, au moins, tu sauras que tu ne l’intéresses pas.

Bien sûr que Neru ne l’intéressait pas. Likaï le connaissait à peine !

— Je ne veux pas nécessairement sortir avec elle, maugréa-t-il, rouge tomate sous son casque de RV. Je la trouve juste cool.

Seth parut excédé.

— Pourquoi est-ce que tu t’énerves comme ça ? demanda Neru, qui commençait lui-même à se vexer. Je n’ai pas fait exprès de vous éviter, d’accord ? C’est une catastrophe si on n’a pas joué ensemble pendant une semaine ?

— C’est une semaine pendant laquelle tu aurais pu essayer de m’aider à accéder au panthéon à temps pour le tournoi spécial, si tu avais été sympa.

Il haussa un sourcil incrédule.

— Mais tu es encore super loin du panthéon !

— C’était faisable, si on y avait bossé dur, insista-t-il. C’est trop tard maintenant, évidemment.

Faisable ? Il aurait fallu que Neru passe ces deux semaines à le hisser à bras-le-corps pour qu’il ait la moindre chance d’y parvenir. Seth était doué, mais bien moins que lui. Neru voulait bien donner un coup de main à ses amis de temps en temps, mais de là à faire tout le travail à leur place et leur servir les victoires sur un plateau d’argent ? Seth poussait le bouchon un peu loin. Néanmoins, il ne voyait pas l’intérêt de se brouiller avec lui.

— Oui, bon… Désolé, marmonna-t-il de mauvaise grâce.

Seth parut décidé à bouder encore un peu, mais finit par hausser les épaules.

— Tant pis, dit-il avec des manières de bon prince. J’irais bien me faire un jeu de traque. Ça te tente ? Betti doit traîner sur un forum quelconque à cette heure, on peut lui envoyer un message…

— Pas aujourd’hui, désolé. J’ai, hum, j’ai un rendez-vous.

Prononcer ces mots lui procura une bouffée de ravissement. Il avait rendez-vous avec Likaï ! Si on lui avait dit qu’il en arriverait là un jour…

Mais Seth prit assez mal la nouvelle. Son visage se crispa de frustration.

— Bon, grogna-t-il. Comme tu veux. Si tu changes d’avis, tu sais où nous trouver.

Il s’éloigna sans un mot de plus, les mains dans les poches, et Neru soupira d’impatience. Il n’allait tout de même pas s’excuser de ne pas passer tout son temps avec eux. Il se hâta plutôt de rejoindre le portail le plus proche.

Exceptionnellement, ce n’était pas sur une plate-forme de jeux que Likaï et lui avaient convenu de se retrouver. Le Marché apparut autour de Neru. La zone du Marché existait dans le seul but d’utiliser ses points RÉEL. On les échangeait contre de la musique, des films, des vêtements, des modifications esthétiques, même des maisons virtuelles et toute la décoration intérieure que cela impliquait. Des avatars de toutes formes et de toutes couleurs allaient et venaient entre les boutiques, du simple étal de planches au bâtiment de cinq étages clignotant sous une multitude de néons, en passant par le magasin familial au paillasson propret. De loin en loin, une jolie fontaine en forme de pièce d’échiquier trônait dans l’avenue principale, offrant un point de repère aux clients perdus. Likaï l’attendait près de la statue du cavalier noir. Dès qu’elle le vit, elle agita la main et le rejoignit en courant.

— Bonjour, sensei ! Qu’allez-vous m’apprendre aujourd’hui ?

Neru sourit, comme toujours gagné par sa joie de vivre. Il l’entraîna vers la section sud et entreprit de lui présenter les accessoires de jeux.

— N’écoute pas les imbéciles qui te diront le contraire : les plus utiles, ce sont les mods. Évidemment, mieux vaut par exemple avoir des armes si tu veux te lancer dans un jeu de guerre, mais même avec les accessoires par défaut du jeu, tu t’en sortiras très bien si tu as de bons mods.

— « Mod », comme « modification » ?

— Non, comme « module ». Ça n’a rien à voir avec les modifications esthétiques. Ils agissent sur les capacités de ton avatar, pas son apparence. Tiens, essaie celui-là…

Il la guida à travers une sélection basique. Il fut heureux de réaliser qu’il ne trébuchait presque plus sur ses mots. Passer du temps avec elle devenait de plus en plus naturel.

Lorsqu’ils eurent terminé, ils reprirent le chemin du portail. Likaï sautillait et tourbillonnait, impatiente de tester sa nouvelle maniabilité. Elle le surprit en s’arrêtant soudain.

— Tu sais, dit-elle, les yeux rivés sur une boutique bigarrée qu’ils s’apprêtaient à dépasser, en parlant de modifications, je voulais justement voir ce qu’ils ont de nouveau. Tu m’accompagnes ?

La question se posait à peine. Pour la première fois de sa vie, Neru mit un pied hésitant dans une boutique d’esthétisme. Likaï parcourait déjà la sélection en fredonnant un air à la mode. Il la rejoignit, plus intéressé par ce qu’elle allait choisir que par le reste du magasin.

— Regarde ça, s’exclama-t-elle.

Une flamme noire s’échappa du col de sa combinaison et vint lécher sa joue et sa pommette. Elle s’examina devant un miroir, tourna la tête d’un côté et de l’autre. Le tatouage bougeait de manière presque imperceptible sur sa peau, attirant irrésistiblement l’œil.

— Pas mal, dit Neru. Tu vas l’acheter ?

— Oh, non, rit-elle. J’ai déjà fait une grosse dépense il y a peu, et ces mods ont achevé de me ruiner. Il va me falloir un peu de temps pour me refaire.

— Oh. Désolé…

— Mais non ! Les points sont faits pour être dépensés. Et puis, ça ne rend pas bien sur cette couleur de peau.

Elle se tourna abruptement vers lui et le scruta du regard. Il sursauta et faillit se liquéfier sous cet examen attentif.

— Quoi ?…

— À toi, par contre, ça irait très bien. Tu as la peau tellement pâle que ça ressortirait vraiment. Essaie, pour voir ?

Sous le poids de ses yeux bleus, la langue de Neru faisait des nœuds dans sa bouche. Incapable de refuser, il effleura le rayonnage de la main. Il vit dans le miroir la flamme apparaître sur sa joue.

— C’est parfait ! s’écria-t-elle.

Force lui était d’admettre que le tatouage avait sur lui un impact dramatique qu’il n’avait pas eu sur Likaï. Neru se surprit à apprécier la sobriété et l’élégance discrète du modèle. Rien à voir ici avec le strass et les paillettes qu’il détestait tant. Il jeta un œil au sourire triomphant de Likaï.

— Je le prends, décida-t-il sur un coup de tête.

Son sourire s’agrandit encore. Elle semblait ravie.

— Vraiment ? Super !

Il se sentait un peu idiot à l’idée de dépenser ses précieux points pour pareille futilité quand il pouvait penser à cent mods ou accessoires plus intéressants, mais cette réaction acheva de dissiper ses derniers doutes. Quelques instants plus tard, il quitta la boutique avec sa nouvelle acquisition.

— Je suis contente que tu l’aies pris, dit Likaï. Ce motif est parfait pour toi.

— Parfait ?

— Oui. Quand tu joues, tu es vif et souple comme une flamme. Ce tatouage est parfaitement approprié.

Elle le gratifia d’un clin d’œil qui fit rougir son véritable corps de la tête aux pieds.

Plus tard, lorsque Neru se déconnecta de RÉEL après une longue séance de jeu, il consulta son profil. Il contempla son avatar pivotant au centre de la visière. La flamme lui léchait presque l’œil, noir d’encre sur sa peau blanche.

L’icône de réputation clignotait toujours. Il finit par obéir au signal insistant. Le menu de gestion s’ouvrit. S’y superposa aussitôt une nouvelle fenêtre.

— Bienvenue, Neru, dit le système. Conformément à votre entrée dans un panthéon, vous devez choisir votre rang de réputation. Quel sera-t-il ?

Il tambourina des doigts sur l’accoudoir. Il ne pouvait pas prendre cela à la légère. Il porterait ce rang pour le restant de sa vie.

À l’heure actuelle, la plupart des gens n’étaient désignés que par un simple prénom. Le principe des noms de famille, jugé trop chaotique, avait été abandonné presque un siècle auparavant. En conséquence, Neru partageait son nom avec des dizaines de milliers d’avatars sur RÉEL. Les services administratifs identifiaient les individus par un numéro de compte unique, mais il était trop long pour être utilisé couramment. « Neru » avait pendant longtemps été suffisant pour le désigner parmi son cercle d’amis et de connaissances, mais au fur et à mesure qu’il se faisait remarquer dans le monde des jeux, on avait commencé à le confondre avec des homonymes. Le système de rang visait à remédier à ce problème pour tous ceux qui devenaient assez illustres pour entrer dans un panthéon.

— Le Vif.

— Vérification en cours. Neru le Vif, rang accepté. Confirmer ?

— Confirmé.

— Rang confirmé. À bientôt sur RÉEL, Neru le Vif.

C’est le sourire aux lèvres qu’il éteignit son fauteuil.

Chapitre précédentChapitre suivant

Laisser un commentaire ?